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Vendredi 13 février 2009
Les régions situées à l'est de la Chine, dans le delta du Yangzi (le fleuve bleu) sont peuplées depuis plusieurs milliers d'années, ce que l'on perçoit rarement dans des villes comme Shanghai, Nankin ou Tianjin. Mettant en oeuvre un adage de Mao, "pas de construction sans destruction", les plans d'urbanisme prévoient non seulement l'extension des infrastructures et la construction de nouveaux quartiers, mais aussi la destruction des anciens. Il n'est pas rare que le guide indique une zone de hutongs (habitat traditionnel dans le nord-est de la Chine) vers laquelle nous nous dirigeons plein d'espoir pour ne retrouver qu'un terrain vague et quelques briques dispersées. Les mêmes plans d'urbanisme prévoient malgré tout la sauvegarde et la rénovation de certains quartiers qui sont alors maquillés en une sorte de Chine miniature, attraction touristique de premier ordre. Quelques îlots subsistent donc, mais on se demande parfois s'ils n'ont pas été entièrement reconstruits au même moment que les tours qui les surplombent. Les ruelles sont envahies de touristes qui se précipitent dans les magasins qui proposent systématiquement les mêmes souvenirs : tableaux en fil de soie, kitscheries en jade, effigies de Mao dans toutes les positions, porte-bonheurs et reproductions de peintures traditionnelles.

On ne retrouve la Chine traditionnelle que dans les campagnes qui ont échappé aux destructions du XXè siècle. On ne peut rentrer dans ces villages, dont bon nombres ont été estampillés patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco, que moyennant un droit d'entrée relativement élevé. Ils sont parfois comme les parties sauvegardées des villes modernes : perdus au coeur d'une campagne polluée, ils jouxtent des villes inhospitalières. Mais ici, le charme opère encore. Parcourus de canaux bordés d'habitations chaulées aux toits pointus qui se reflètent dans les bassins stagnants, ils correspondent à l'idée que l'on se fait de la Chine décrite dans Au bord de l'eau (roman épique chinois du XIVè siècle). Les habitants n'ont pas encore changé leurs habitudes, les maisons et les potagers privés sont souvent délabrés et on imagine à l'odeur que les choses n'ont pas tant changé depuis l'époque impériale. Visiter un village préservé dans une province rurale permet encore de retrouver la Chine d'antan, même s'ils n'ont rien en commun avec les villages "non-préservés" que nous avons vus au début du voyage. Il est manifeste que ce qui en Chine côtière relève d'une politique culturelle n'est en Chine occidentale que l'effet d'un retard de développement économique.



Par Nicolas
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Mercredi 11 février 2009
Le plaisir du voyage en Chine doit énormément à ses habitants : les sites historiques sont assez rares et très disséminés, peu de villes sont préservées et, bien souvent, les rénovations qui ont été réalisées dans les quartiers dits "traditionnels" les ont transformés en Disneyland. Mais rien que de se perdre dans les rues, les parcs et les musées, même les plus inintéressants d'un point de vue touristique, donne l'occasion d'assister à un étonnant spectacle : les Chinois en activité. Voici donc quelques groupes choisis, qui nous ont particulièrement séduits ou intrigués. On a vite fait de dire des banalités sur un peuple de plus d'un milliards d'habitants ; vous pardonnerez donc certaines caricatures...

Le jeune Chinois en milieu urbain

Il m'est déjà arrivé de le mentionner : sophistiqué, féru d'Amérique et fier d'être chinois, souvent enfant unique, il écoute une musique doucereuse, se couvre de vêtements aux slogans éloquents ("We choose to be fashionnable because we love to express our style in an individual way", "The way we dress is the way we love", etc). Ces messages creux, souvent mal orthographiés, ne doivent pas nous porter à croire qu'ils y adhèrent, car il est manifeste qu'ils ne savent pas ce qu'ils signifient. C'est ainsi qu'on s'habille quand on est un jeune citadin et c'est à peu près tout ce que les magasins leur proposent... Outre les jeunes Chinois qui nous saluent chaleureusement dans la rue, on croise parfois quelque anglophone qui prétend aussitôt être "Chinese-American" : qu'il ait effectivement passé du temps de l'autre côté du Pacifique ou qu'il soit juste plus doué que la moyenne en Anglais ne change rien : il est en représentation. Il semble ne pouvoir parler à un Français que de Sarkozy, "bad president", à cause d'une sombre histoire de Dalaï Lama qu'il n'aurait pas dû rencontrer il y a trois mois, rencontre qui ne motive chez moi aucune passion et qui semble exciter chez lui un fort sentiment nationaliste, alors même qu'il se prétend à moitié Américain. Il dévoile ainsi une tournure d'esprit curieuse, m'assimilant au chef de l'État français, comme si tout un peuple pouvait d'emblée s'incarner en une seule personne. Nous ne comprenons tout simplement pas pourquoi il cherche immédiatement la confrontation, comme si nous l'entreprenions de but en blanc sur la politique ethnique de Hu Jintao, ce qu'à juste titre il ne tolérerait pas...




Les vétérans


Ils forment un groupe marqué par une histoire mouvementée dont les plus âgés ont été témoins ou acteurs : la présence occidentale, l'invasion japonaise sur fond de guerre civile, les soubresauts des temps modernes et l'accession du pays à la richesse. Ils nous observent avec curiosité et, nous semble-t-il, sympathie. Ce sont eux qui nous saluent dans la rue, nous interpellent pour entamer des conversations de sourds qui se terminent en éclat de rire. Seuls ou en couple devant le pas de leur porte, prenant le soleil, ils expriment une satisfaction tranquille, heureux d'être encore là, jouisseurs à leur manière. Il serait inexact de croire qu'ils sont blasés ou désintéressés. Ils nous paraissent bien au contraire empreints d'une sagesse facétieuse. Les grand-mères sourient de leur bouche édentée, manifestement plus amusées que surprises par notre présence, pourtant encore inimaginable il y a vingt ans.

En fin de semaine, ils se réunissent dans les parcs pour donner des spectacles de musique traditionnelle auxquels tous participent, que ce soit pour chanter, danser ou jouer d'un instrument discordant. Alors que nous assistons à un concert improvisé par une quinzaine de retraités dans un parc de Hangzhou, un vieux Chinois m'adresse la parole en Anglais, veut savoir d'où je viens, m'explique le sens des chants et s'en va tout naturellement après m'avoir donné les clefs qui me permettront de donner une signification à cette manifestation obscure. D'autres encore calligraphient indéfiniment à l'eau le même idéogramme sur le sol pour atteindre une perfection éphémère. Mais la majeure partie d'entre eux se concentre autour des tables de Mah-jong : les joueurs sont entourés d'une foule de spectateurs trois fois plus nombreuse qui ponctue la partie d'exclamations gutturales approbatrices.

                                 


La Chinoise

Elle naît petit bout de femme adorable aux yeux à peine visibles. Toute petite fille, elle se cache derrière ses parents pour vous observer à la dérobée, prend l'air de rien quand elle a peur d'avoir montré trop de curiosité à votre égard. Adolescente, sa curiosité se mue en une effronterie mal assumée quand elle vous aborde pour être prise en photo avec vous sous les yeux de ses copines qui se tortillent, quand elle vous dit bonjour en passant, rougit aussitôt et regarde autour d'elle comme si elle cherchait la vraie coupable... Plus tard encore, elle rencontre son homme et se préoccupe d'affaires autrement plus sérieuses : impliquée personnellement dans sa réussite professionnelle, elle le guide et parfois le malmène ; elle ne lui laisse de repos qu'à la naissance de leur unique enfant. Mère, elle endosse parfaitement son rôle et admire sa progéniture se comporter en petit empereur. Quand il quitte le domicile, elle recommence à se préoccuper de son apparence :  fière et bruyante, elle crie un peu plus fort et prend un soin particulier de sa chevelure, à laquelle elle essaie de donner un peu de fantaisie. Enfin, sage et ridée, elle accède à une sorte d'état bienheureux où plus rien ne semble l'étonner ; elle est de retour avec son homme, lui aussi devenu plus philosophe ; elle vous regarde passer et semble retrouver les joies de son enfance quand elle vous gratifie d'un sourire sincère, sourire d'une femme qui en a vu d'autres avant vous et pour qui vous n'êtes qu'un grand garçon.

                                 

Par Nicolas
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Mardi 3 février 2009


À Shanghai, entre des rendez-vous pour mon enquête sur les pratiques de recrutement en Chine et d'autres pour un article sur l'activité des fonds de capital investissement, je me lève plus tôt que d'habitude. Partout dans la rue, des retraités chinois pratiquent le Tai-chi, forme de rituel matinal. Dans les endroits les plus inattendus, on peut en voir qui, par groupes plus ou moins nombreux, reproduisent les mêmes gestes retenus et fluides. Repliés en eux-mêmes, ils sont indifférents au froid, au vent aigre et à l'Occidental qui les observe et n'en revient pas qu'on puisse s'astreindre à une telle discipline en pyjama. À Shanghai comme partout ailleurs en Chine, volailles et poissons sèchent avec le linge devant les fenêtres, les vendeurs de rue sont omniprésents et l'activité incessante. Les travailleurs migrants côtoient les cols blancs et l'on peut découvrir Shanghai de deux manières. Mes rendez-vous dans les tours de bureau ou dans les cafés aseptisés entrecoupent des journées que nous passons tous deux à marcher au hasard des rues. Il suffit de parcourir une centaine de mètres pour passer d'une zone d'habitation ancienne entrelacée de ruelles tortueuses, bordée de boutiques misérables, pour se retrouver dans la concession française, enclave à la mode qui abrite sièges sociaux d'entreprises, cafés pour expatriés et boutiques de luxe. Mais le contraste qui en résulte n'a pas pour autant détruit le charme des vieux quartiers chinois. Il l'a à mon avis augmenté ; et ce qui m'avait paru sacrilège à Pékin trois ans auparavant correspond bien à mon idée de ce qu'est Shanghai : une ville chinoise décomplexée. Pudong en est la vitrine moderne. Les grandes avenues qui découpent ce qui n'était qu'un marécage il y a encore vingt ans sont inhospitalières mais l'ensemble commence à prendre forme et certaines tours sont impressionnantes. Quelques bâtiments typiquement chinois, inspirés d'un modèle gréco-romain à base de carrelage et de verre teinté, dénotent encore, de même que le symbole de Shanghai : la Oriental Pearl Tower, sorte de trépied en béton surmonté de deux grosses boule de verre rose qui se termine en antenne de télévision.






Shanghai est redevenu un pôle d'attraction pour les étrangers. Outre les expatriés et les indépendants qui exercent des activités bien déterminées, on peut croiser des profils plus atypiques, généralement victimes du mirage de la fortune facile. Nous avons eu la chance de rencontrer l'un d'eux : Philippe B., professionnel auto-proclamé du commerce international. Il fait partie de ces gens qu'on rencontre en voyage et qu'on ne peut éviter. Bien que vous les ayez repérés puis soigneusement ignorés dès votre arrivée, ils ne vous laisseront pas le choix et vous aborderont main moite tendue, ayant reconnu en vous le compatriote qu'il leur fallait à tout prix saluer. D'une présence gluante, ils vous intriguent et vous mettent mal à l'aise dans un premier temps, quand vous ne savez pas quel parti prendre pour vous en débarrasser. C'est bien avant que vous n'ayez compris que ce genre de phénomène se traite sans délicatesse pour peu que vous teniez à votre santé mentale, mais vous n'en êtes pas encore là dans votre processus de découverte. Il vous faut d'abord passer par une phase de fascination où vous sondez, toujours plus loin, l'étendue et la gravité du mal jusqu'à ce que vous compreniez que la sottise aussi est un mystère. Cette phase de fascination addictive ne dure généralement pas et vous tentez ensuite une nouvelle stratégie qui consiste à provoquer ses propres répulsions en allant encore plus loin que lui. Vous pouvez tout essayer, rien n'y fera, cet homme est insubmersible. Toutes vos tentatives pour apprivoiser l'imbécile se sont soldées par un échec. Désespéré mais décomplexé, vous n'avez plus qu'à ostensiblement mettre vos écouteurs quand il se vante de loger dans la suite "deluxe" (d'une auberge de jeunesse), se permet des remarques à caractère humoristique sur les "nègres jaunes" (les  Chinois qui se font une joie de l'arnaquer), s'extasie sur l'élégance des uniformes SS, tente de vous convertir à son interprétation du catholicisme (alliant sans complexe lefebvrisme et charismatisme), professée à la sortie d'un salon de massage où il avoue, l'oeil gourmand, qu'il a pu obtenir un supplément, "si vous voyez ce que je veux dire".

Rencontre du Quatrième Type























1 "Ce qui a de terrible avec la vraie connerie c'est qu'au début elle amuse...
2 ...peu à peu elle commence à fasciner... (My precious)























3 ...un peu plus tard on se dit qu'elle prend vraiment trop de place...
4 ...finalement elle pèse puis vous terrasse."
Par Nicolas
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Dimanche 25 janvier 2009

Par Nicolas
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Vendredi 23 janvier 2009
Situé au sud de la Chine, le delta de la rivière des perles recouvre 43 000 km2 et regroupe 50 millions d'habitants autour de trois villes principales : Canton, fondée il y a plus de 2000 ans, Hong Kong, invention anglais du milieu du XIXè siècle et enfin Shenzhen, ville poussée de rien en une vingtaine d'années, pur produit d'une décision politique, déjà peuplée par plus de 10 millions de personnes attirées par le plus spectaculaire miracle économique de la Chine moderne.



Canton mêle de manière assez heureuse ses caractéristiques chinoises traditionnelles, les vestiges des incursions européennes, plus particulièrement françaises et anglaises, et les récents développements dus à son expansion économique. Nous logeons dans l'ancienne concession franco-britannique, enclave au charme suranné, située sur une île minuscule séparée de la ville par la Rivière des Perles, eau boueuse dont le cours stagnant n'est perturbé que par le mouvement des marées. Des Cantonnais pêchent et se baignent, semblent ne pas craindre de s'empoisonner dans ce cours d'eau fétide. Juste de l'autre côté de la rivière s'étend le marché de toutes les bizarreries comestibles chinoises : bassines remplies de scorpions noirs ou translucides, poissons compressés, fumés, salés, séchés, crevettes et coquillages minéralisés. L'ensemble est malodorant, les vendeurs tranquillement assis devant leur échoppe n'en souffrent apparemment pas. Un peu plus loin encore, les rues arrondies, bordées de maisons aux balcons délabrés qu'envahissent des arbres tropicaux laissent la place à de grandes avenues perpendiculaires. Nous rejoignons la première boucle du périphérique, une route qui se divise en d'autres avenues aériennes, réparties sur plusieurs niveaux dont les plus élevés surplombent Canton à quelque cinquante mètres de hauteur. Quand nous empruntons ces voies rapides pour quitter la ville, nous avons l'impression de la survoler, impression renforcée par la faible hauteur des glissières latérales.




Shenzhen, la ville où tout est faux, des immeubles aux montres en passant par les cigarettes et les mini-coopers La ville regorge de grandes surfaces, de tours de mauvais goût et de prostituées. Une femme nous arrête dans la rue, nous prenant pour des gigolos... C'est la seule et pour l'instant unique fois en Chine continentale que nous avons l'impression très nette d'être dans une ville entièrement décomplexée du communisme. Nous dormons dans une chambre au trentième étage d'une tour. Je suis réveillé au pire milieu de la nuit par le froid. La fenêtre ferme mal. Passé du sommeil à un état semi-éveillé, je me dirige vers la fenêtre et regarde Shenzhen battue par un inhabituel vent froid, une pluie cinglante. Les gratte-ciel éteints plongent leurs antennes dans un ciel hostile. Je me sens mal à l'aise : il me saute aux yeux que la Terre est une planète où les lois de la gravité n'auraient soudainement plus cours ; tout va s'effondrer : l'inclinaison des immeubles ne me semble pas naturelle, écartelée comme si la courbure de la Terre s'était brusquement exagérée ; cette ville absurde poussée en vingt ans me semble devoir disparaître comme elle est apparue, dans le chaos d'une imprévisible mutation. Shenzhen ne laisse pas indifférent.




Hong Kong mélange ses influences chinoises et britanniques : on y retrouve Canton dans les odeurs de Kowloon et les habitants, Londres ou même New York dans les tours de Central, la signalisation, les transports publics. C'est du moins ce que l'on observe en surface. Son économie, florissante depuis 50 ans, est officieusement l'exemple à suivre pour la nouvelle Chine. Shanghai, aspirante à sa succession en tant que capitale financière de l'Asie, s'efforce de reproduire les recettes qui ont ici fait leurs preuves : des techniques de gestion occidentales appliquées au génie chinois pour la chose commerciale et financière. Hong Kong est une ville stimulante, un autre monde. Un pays deux systèmes, telle est la devise à la fois pragmatique et absurde du gouvernement chinois depuis la rétrocession. Hong Kong est une ville stratifiée : aux souterrains du métro succède un immense système de passerelles qui traversent tours et centres commerciaux et surplombent la rue où se presse une foule cosmopolite. Les tours s'étagent à flanc de colline, gagnent artificiellement sur la mer et forment des bâtons lumineux qui font penser à des égaliseurs d'ampli.




Pendant les jours fériés, les passerelles, les parkings de bus, les parcs publics, tous les endroits les plus improbables sont brusquement envahis par une population que l'on ne voit jamais autrement : comme sorties de sous la terre, chassées pour la journée par leurs employeurs, les femmes de ménage philippines se retrouvent pour jouer aux cartes, écouter de la musique cheap, danser et parler dans un mélange d'espagnol et de langue asiatique désagréable à l'oreille. Hong Kong ressemble alors à un squatt géant : elles improvisent partout des maisons en carton et des pistes de danse, parfois même des sortes de cérémonies ésotériques à caractère catholique. Enfin, nous prenons des vacances (si si !) presque trop aseptisées, retrouvons la modernité et les limites immédiates d'ordre et de civisme qu'elle impose. Le désordre chinois du "mainland" nous manque...

 
Par Nicolas
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